«Amphibiose», gifle cinglante aux Suisses

Rubrique: culture du journal 'Le Temps'
Jeudi 5 septembre 2002

Arnaud Robert

Zeus, Dionysos, en larges robes ventripotentes, sur un piédestal. Bazar inextricable d'instruments soufflés, de métal brillant, d'engin boisé et piano lustré. Léon Francioli en barbe et cheveu de charbon. Daniel Bourquin en barbe neigeuse. Sur leur tête démiurgique, balancent des algues génétiquement modifiées, de grandes herbes maritimes dont les structures – comme les nuages de pluie – font des visages de gnome, des animaux fantastiques. Un geste impérieux de Francioli, derrière sa basse crissante, et l'un des quatre kiosques en verre qui l'entourent s'élève. Un orchestre de cuivres résonne, chavire les jolies harmonies concassées des Nouveaux Monstres. C'est Amphibiose, une création à l'Expo.
Il y avait cela en germe chez Francioli-Bourquin. Après Amnésie internationale, spectacle d'illustration, d'images de guerre et d'oubli, il fallait au duo lausannois une aventure plus proprement musicale. Amphibiose débarque, qui s'élabore autour des sons à vif, des mariages de texture, des alternances de l'écriture et de l'improvisation. Sur la scène de la Tente Centenaire à Morat, quatre vérandas, donc, qui pourraient s'appréhender comme des stations subaquatiques ou des cellules calfeutrées. Autant d'arteplages, en somme, abîmés à mille lieues sous les mers. Quatre saxophones, puis trois trombones et trompette, puis trois tubas, quatre lecteurs enfin, studieux comme à la bibliothèque. Ainsi se partagent les cloches de plongée, nerf spectaculaire d'Amphibiose.
Nonchalance bonhomme
Les Nouveaux Monstres, que l'on dirait pétris de nonchalance bonhomme, n'aiment rien tant en réalité que de triturer en scène leurs angoisses, calciner leur assurance de patriarches vaudois. Dans ce théâtre musical, dont la première avait lieu mardi, Francioli le truand volubile et Bourquin le patron mutique radicalisent leurs travaux libertaires d'antan. Ils ne renoncent pas à l'apparat: cette façon de diriger, mi-dieux, le ballet scénique; cette musique qui ne tranche pas entre le sucre glacé d'un Gato Barbieri et les vrais risques de composition. Mais ils se mettent en jeu. Ils savent – Bourquin, surtout, anxieux comme au premier jour – qu'ils avancent sur une lame de rasoir. Que cette immense métaphore, dont ils ont fait une heure et quart de spectacle, pourrait à chaque instant ne plus prendre.
Une métaphore, en effet. Qu'il serait dangereux de dénouer trop vite. En gros – les textes lus de Jonathan Swift, Rabelais, Louise Labbé l'induisent –, Amphibiose parle de nous. Dans un dédale de mots dits, orchestrés par des prodiges d'ingénierie sonore, Victor Hugo surgit. Extrait de La Légende des Siècles, où l'écrivain brutalise l'Helvétie, sa haute tradition de mercenariat. On dirait d'instinct que Francioli & Bourquin règlent leurs comptes à un pays où l'on s'englue. A une Suisse qui n'est plus une île, image finalement flatteuse, mais un empire embaumé dans les eaux, noyé sous les embruns. Un Etat où l'air manque.
Alors, la musique s'acclimate à cet oxygène vicié, qui ne vient d'on ne sait où, par intermittence. Les éclairages eux-mêmes, toujours indirects et glauques, s'impriment aux corps immobiles. Daniel Bourquin trafique ses anches, glapit, hurle. Léon Francioli passe son temps sur un clavier demi-tapé demi-feutré. Et puis, les orchestres conviés – que l'on sonne de temps à autre derrière leur mausolée de plexiglas – s'ingurgitent mutuellement. Ils se superposent, vitesse des contre-chants. Musique de nulle part, de jazz, de contemporain, d'acide. Tantôt de brise-lames, tantôt de chaloupe. Et il y a ce texte, que le comédien Boubakar Samb scande lorsque les souffles s'atrophient. Une histoire atroce de bébés élevés en batterie pour nourrir les propriétaires terriens. Dans Amphibiose, malgré quelques maladresses liées à l'excès de vouloir dire, les Nouveaux Monstres retrouvent ainsi une certaine forme, nécessaire, d'insolence.

Amphibiose. Tente Centenaire, Arteplage de Morat.
Les 10, 12, 19 et 20 sept. à 20h15. Les 11, 15, 21 et 22 à 18h. www.expo.02.ch

 



«Amphibiose»
plongée musicale dans le subconscient du pays

Critique d' Annick Monod
mercredi 4 septembre 2002, La Liberté.

 

Avec «Amphibiose», Léon Francioli et Daniel Bourquin vous plongent dans les profondeurs d'un monde inconnu», annonce la plaquette du spectacle joué depuis hier sous la Tente Centenaire de Morat. Inconnu, vraiment? Si la création des Nouveaux Monstres tient du voyage musical et visuel, le paysage qu'elle défriche rappelle furieusement un certain petit pays bien de chez nous. Pas étonnant, puisque l'opus mis en scène par Erik Zollikofer a été composé spécifiquement pour l'exposition nationale. Embarquement pour une visite intrigante dans les tréfonds de l'âme suisse.

Univers phosphorescent

Sur la scène baignée d'obscurité trônent quatre grandes cloches de plongée en plexiglas. La bande-son gargouille, et l'on perçoit des bribes de voix et de mélodies entre deux borborygmes. Cris de mouettes, coups de tonnerre. On plonge. Le clapotis éclabousse les oreilles. Les lumières s'estompent, s'éteignent: on est au fond.
Dans cet univers phosphorescent, les occupants des cloches - musiciens et récitants - sont pareils à des lutins bleus. Tels deux Neptune barbus en djellaba, les Nouveaux Monstres émergent de l'ombre, juchés sur une plate-forme surplombée d'algues fantomatiques. Ils empoignent leurs instruments ingénieusement trafiqués: le piano de Francioli tinte de sons métalliques, tandis que le saxophone de Bourquin est embouché d'un tuyau.


Une fierté escarpée

Commence alors un ballet silenchieux où les cloches s'élèvent et s'abaissent, déposant tour à tour leur sourdine géante sur tel groupe de musiciens. Dans une magie de sons distordus, les cuivres ronflent, et les voix scandent des mots qui s'entrechoquent. Nous voilà revenus dans le bouillon originel où murmurent les cellules.
Soudain la voix claire des récitants s'élève dans ce magma bruissant. En Suisse, la musique des origines parle de combats, de bravoure, de liberté. De sang. De hallebardiers, des Alpes, de Guillaume Tell. De la fierté escarpée d'une contrée farouchement libre. Ou de la fierté perdue d'un pays dont les mercenaires, hier comme aujourd'hui, se mettent au service des rois. «Le despote met au monde un carcan», condamne une voix, «et à la Suisse un collier».
Un saxophone appelle comme crie une baleine. Francioli triture sa contrebasse avec une baguette de percussionniste. Les cuivres entament enfin une ample mélopée, tandis que les récitants tentent une déclaration d'amour dont les paroles bégayent en écho, jusqu'à se réduire à leur substance première de sons et de rythmes.
Puis Boubacar Samb, récitant à la peau d'ébène, se lève et interpelle l'audience. Sa diction tranchante s'impose comme la voix de la conscience. Il récite la «Modeste proposition» écrite par Jonathan Swift au XVIIIe siècle, quand les Irlandais opprimés mouraient de faim. Tandis qu'un saxophone râle et crie, Samb expose calmement l'innommable. Les pauvres font trop d'enfants et ne peuvent pas les élever? Eh bien, il n'y a qu'à les transformer en steak, ces gosses de miséreux. Une solution économique, nutritive et hygiénique.
Vieille de bientôt trois siècles, la diatribe reste terriblement actuelle. Elle pousse la sacro-sainte logique de la rentabilité jusque dans ses extrêmes monstrueux. Là ou l'on conclut avec logique «que les riches, ayant sucé la moelle des pères, mangent la chair des fils.» La Suisse, pays cannibale? AMo

«Amphibiose, entre air et eau», de et avec les Nouveaux Monstres,
avec Christian Gavillet, Charles Schneider, Gilles Schwab et Laurent Waeber (saxophones et clarinettes), Yannick Barman, Guy Michel, José Niquille, Christophe Schweizer, Bernard Trinchan et Benoît Viredaz (trompettes, trombones et tubas), et Delphine Horst, Ambre Rodriguez, Jacques Roman et Boubakar Samb (voix). Jusqu'au 22 septembre, Tente Centanaire, arteplage de Morat. Billets en vente auprès de TicketCorner (0848 800 800) ou aux pavillons «Information» sur les arteplages et à la caisse du soir.