Interview d'Ohad Talmor    par Antoine Chessex

 

 

-Depuis quand vis-tu à New York et comment

s'est passé ton intégration dans la vie musicale

new yorkaise (premiers contacts, concerts etc..) ?

Ohad Talmor portrait

Je vis à New York depuis l'hiver 95-96. Mon intégration a été grandement

facilitée dans les premiers mois de mon séjour par le fait que j'étais

étudiant a la Manhattan School of Music. J'y suis resté 3 semestres, le 

temps de finir mon diplôme en composition. Une fois les études terminées, j'ai pû

profiter des nombreux contacts établis. La chance a voulu que la volée avec

laquelle j'étudiais était constituée de nombreux musiciens plus âgés que la

tranche d'âge typique d'étudiants, donc plus expérimentés et déjà 

impliqués dans la scène locale. Là dessus, j'ai aussi profité du fait que je

connaissais déjà pas mal de musiciens New Yorkais avant de venir m'établir,

Mike Sarin, Jim Black, Lee Konitz, Dave Douglas, etc.

Une fois mes études terminées, j'ai simplement continué mes projets, et avec

le temps, on a commencé à m'appeler, pour en arriver à ma situation 

actuelle ou je partage mon temps entre mes activités de sideman et mes propres 

projets.

Un autre facteur d'intégration important est le fait que les musiciens ici

jouent énormément en "sessions". Cela m'a permis de rencontrer une tonne de

musiciens et surtout, de "désacraliser" cette musique et les gens qui la

joue. J'ai ainsi commencé à côtoyer des musiciens comme Chris Potter, 

Donny McCaslin, Kermit Driscoll, Curtis Fowlkes, etc. . ça force l'humilité mais

surtout, ça ouvre des portes en toi; la confiance étant l'une des plus

importantes.

Mes premiers concerts ont eu lieu dans des petites boites du East Village 

et de l'Upper West Side pour graduellement s'étendre aux différents clubs de

la ville. Vu que je joue principalement avec des musiciens liés a la scène 

de la Knitting Factory, j'y joue souvent, mais je me suis aussi produit au

Birdland, au Tonic (ou je joue 2 fois par mois avec le groupe de Roy Nathanson),

au Blue Note, etc.

-Comment se passent les relations entre les musiciens, sachant que quelques

saxophonistes jouent souvent avec les mêmes musiciens (Chris Potter et 

Chris Cheek avec Motian par ex); Est il facile de cohabiter en sachant qu'il y a

une énorme concurrence ?


Outre le côté humain - comme partout il y aura toujours des connards qui

auront envie de dominer et des connards qui auront envie de se faire 

dominer- la scène a New York a quelque chose d'extraordinaire; c'est la sensation

d'appartenir a une communauté de musiciens. Tu ne viens pas vivre a New 

York par accident (!) mais par choix. En se faisant, tu es d'accord de 

t'assujettir à un ensemble de facteurs souvent désagréables; les distances, le coût de 

la vie, les gigs à $25 (pas si mal), les odeurs, Giuliani (le maire),

etc, mais en fin de compte, ce qui prime est ce sens de vivre ta passion 

dans un environnement, avec des gens qui partagent cette même passion. En ce qui

me concerne, il est non seulement facile de cohabiter avec autant de

musiciens mais en fait, plus facile vu la motivation et le dynamisme qui se

dégage d'un tel environnement. Tout cela est possible parce que pour la très

grande majorité, il y a un très grand respect d'un musicien à l'autre. Dans

le cas de Potter et Cheek, je connais peu de gens aussi doux et sereins (et

calmes...très calmes en ce qui concerne Cheek !): rien à prouver, seulement

faire de la musique.


-Que penses-tu de la situation actuelle du jazz à NY: créativement,

financièrement ?


Créativement: extraordinaire. Financièrement: pas terrible. Les principes

restent les mêmes: si tu as un peu de talent et de la chance, tu rentres 

dans le système. Si ce système te convient...toi content. Si ce système te

dégoûte, toi pas content; obligé d'aller chercher des solutions différentes...


-Quelles sont les différences les plus marquantes, selon toi, entre la

Suisse et NY, au niveau musical ?


Drôle de question.


-Quand tu travailles ton sax, comment organises-tu ton travail, quels

exercices fais-tu, que travailles-tu ?


ça dépend des périodes. En général, je commence par ne m'occuper que du son:

tenues de notes, harmoniques, le tout joué doucement (condition essentielle

pour la maîtrise). Je fais cela jusqu'à ce que je me sente prêt a continuer,

généralement avec des exercices liés a la technique ou la création

d'automatismes : gammes, exercices diatoniques (ou pas), suraigu, en bref;

tout ce qui ne coule pas de source mais qui devrait "sortir" normalement.

J'essaie d'effectuer ces exercices avec le métronome. Ensuite, je passe à

"mes" exercices. Ces sont des exercices que je me suis créé et qui me font

travailler certaines choses en particulier : un accord, un intervalle pris

dans un contexte diatonique ou pas. Enfin, j'essaie toujours de prendre du

temps pour travailler le "time": décomposition d'un rythme -p.ex. ne jouer

que des triolets sur une grille, décalage, travail des mesures impaires 

(très important).

Cela dit, je ne suis pas une machine et je passe beaucoup de temps à

simplement jouer, improviser.

Mon expérience m'a montré que c'est souvent la concentration et la présence

qu'on met sur le moment qui va rendre ce travail - peu importe quoi

vraiment, fructueux ou pas.


-Comment as-tu travaillé les standards ?


J'essaie d'approcher le travail des standards, ou en fait de n'importe quel

morceau de forme similaire (une mélodie avec ou sans grille d'accords) de 

la manière la plus "naturelle" possible. Dans mon cas, cela se traduit avant 

tout par le fait de faire rentrer le morceau en question dans mon "univers

sensible" afin que ce dernier devienne une entité avec laquelle j'ai une

relation intime. D'un point de vue pratique, cela veux dire d'abord 

connaître la mélodie par cœur et ensuite apprendre la progression d'accords, par 

coeur bien sur. Une fois ce travail essentiel effectué, j'essaie de simplement

jouer le morceau régulièrement, sur une longue période, afin qu'il devienne

une sorte de deuxième nature; au point ou je n'ai plus vraiment besoin

d'effectuer un acte de réflexion conscient lorsque j'improvise dessus. Les

trois conditions que je me fixe à chaque fois que je travaille sont:

travailler en étant conscient du rythme/mise en place - le "time" en 

anglais - le métronome aide !), ensuite commencer par jouer le morceau lentement et

finalement, jouer doucement, afin de travailler le contrôle de l'instrument

en même temps.

Je voudrais rajouter quelques lignes sur ces "standards":

Les standards ne sont pas cette "entité abstraite" dont on me rabat les

oreilles chaque fois que je reviens en Europe. Si on considère la musique

que quelqu'un choisit de jouer comme une extension naturelle de sa

personnalité, éducation, sensibilité et passion - ce qui devrait être le 

cas! - et que cette personne a une affinité naturelle pour jouer des morceaux

tirés du répertoire populaire américain sachant que ce répertoire est un 

des principaux chevaux de bataille sur lequel se sont escrime des générations de

musiciens de jazz, alors il n'y a même pas à se poser ce genre de

questions...Tu travailles cela comme un musicien classique travaille un 

certain répertoire et qui décide de se spécialiser dans la musique baroque ou

contemporaine. Au fond, le principe et le travail restent les mêmes,

peu importe les styles. Donc en ce qui me concerne, je n'ai jamais eu de

problèmes existentiels lorsque je travaillais ces standards. Je ne me sens

pas du tout diminué en tant que non-americain lorsque je joue All the 

things you are, au même titre que je ne trouve pas que Miles est à côté lorsqu'il

joue une rengaine populaire suédoise (Dear old Stockholm, sur 'Round

midnight). Le "jazz", puisque c'est bien de "jazz" dont on parle, reste 

pour moi plus une affaire de "comment" que de "quoi".


-Comment envisages-tu l'avenir pour le jazz, les jeunes musiciens ?


ça dépend de quelle côté de la barrière tu te places. Je viens de lire un

article sur la même question dans le journal "Jazz Time" ou 2 interviews se

côtoient; celle de Wynton Marsalis et celle de John Zorn. Deux visions,

esthétiques et culturelles diamétralement opposées,...très intéressant ! En

général, je rejoins Zorn dans son analyse des choses..

Je ne sais pas vraiment quoi dire. Ce dont je suis certain, c'est que le

clonage ne va rien amener de très intéressant. Pour faire cette musique

(n'importe quelle musique en fait) il faut vivre la musique vraiment : il 

faut qu'elle devienne une expérience vraie, une réalité intime et personnelle. 

Le problème est qu'aujourd'hui les portes sont tellement nombreuses, les

tentations égotistiques tellement fortes qu'il est difficile de s'y

retrouver. Maintenant que le jazz est devenu une sorte de musique de

conservatoire, ceux/celles qui s'y mettent vont non seulement devoir

apprendre à ce conformer, mais plus important, vont devoir apprendre à se

distancer de ce qu'ils/elles auront appris afin de faire valoir leur propre

expérience. En fait, j'ai beau jeu de critiquer la standardisation de

l'enseignement (prolifération des écoles de jazz, méthodes, etc.) quand

moi-même j'en ai profité (sans compter que cet article est destiné au site 

de l'EJMA !).

Je suis plus appréhensif pour le futur quand je pense aux aspects qui ne 

sont plus entre les mains des musiciens : maisons de disques, lieux de concerts,

marketing, etc. Du moment que la musique devient un produit, le musicien 

est obligatoirement plongé dans un monde ou les valeurs sont faussées. Je suis

témoin, ici aussi bien qu'en Suisse, de nombreux exemples où le musicien a

confondu la fin avec les moyens et qui a transféré ses priorités...ce n'est

pas a moi de juger. L'essentiel reste que si un musicien est vraiment

passionne et honnête, il y aura toujours une manière pour lui de s'en 

sortir; comme le dit Candide: "il faut cultiver son jardin".


-Quels sont, selon toi, les principes fondamentaux pour jouer du jazz ?


Avoir un papa riche ou se plonger dans le monde des narcotiques. L'idéal :

avoir un papa riche dealer de drogues.

 


Le superbe saxophoniste qu'est Ohad TALMOR a accepté d'être notre correspondant. Actuellement il vit et pratique son art à NEW-YORK. Nous nous sommes mis d'accord sur ce que nous allons appeler "des billets d'humeur".
Cette interview nous permet de mieux faire connaissance avec lui
.
Pour des informations détaillées sur Ohad, vous pouvez visiter son site à
cette adresse.



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